Pour quelques années encore, le partage du territoire et la cohabitation entre chasseurs seront des défis majeurs de la chasse moderne. Ensuite, d'ici une dizaine d'années, le vieillissement de la population des chasseurs va probablement régler le problème. Si on étudie la courbe démographique des chasseurs québécois, à moyen terme, on anticipe même que les chasseurs sportifs ne seront plus suffisamment nombreux pour contrôler les cheptels de cerfs de Virginie et d'orignaux.
La compétition pour l'accès exclusif à un territoire de chasse est un phénomène relativement récent dans l'histoire de la chasse québécoise. Il y a une trentaine d'année, les chasseurs moins nombreux qu'aujourd'hui cohabitaient plus facilement sur les territoires de chasse. Les cerfs de Virginie étaient peu abondants, l'appâtage n'était pas ou très peu pratiqué, si mes souvenirs sont exacts, on considérait même comme braconniers ceux qui faisaient une saline. La chasse en battue était à la mode, et ce n'était pas considéré comme un crime, mais au contraire tout à fait normal qu'un chasseur poursuive son gibier à la fine, sans se soucier des limites entre les propriétés.
L'affût est une méthode de chasse vieille comme la lune, tandis que l'appâtage est beaucoup plus récent. Autrefois les chasseurs, à force de prospection, identifiaient les sentiers naturels du gibier pour s'y mettre à l'affut à bon vent. De nos jours, beaucoup de chasseurs choisissent un site pour sa facilité d'accès où la vue agréable, y construisent une cache confortable, et ensuite tentent d'y amener le gibier par un appâtage massif.
L'augmentation du nombre de chasseurs, le morcellement du territoire et son appropriation par des propriétaires villégiateurs plus tôt que des agriculteurs sont toutes des causes de cette nouvelle approche. Quand on était moins nombreux, seuls les meilleurs sites étaient chassés. Aujourd'hui, dans certaines zones de chasse, la densité de chasseurs est tellement élevée, qu'en milieu privé pour la chasse du cerf de virginie toute parcelle de bois où la chasse est autorisée, et où le propriétaire en permet l'accès est occupée.
On s'approche aussi de cette situation dans les meilleures zones ou territoires pour l'orignal sur les terres publiques et les zecs. Le problème s'aggrave quand des chasseurs, parce qu'ils se sont construit des caches et appâtent ou aménagent des salines, revendiquent l'exclusivité de l'accès à des territoires parfois immenses.
Les solutions ne sont pas faciles à trouver, actuellement, c'est un peu la loi de la jungle, ce sont les plus effrontés et les plus menaçants qui contrôlent le territoire. Les gestionnaires de Zecs n'ont pas le droit de refuser de nouveaux membres, mais ils sont souvent mal à l'aise de vendre une carte en sachant que les nouveaux arrivants auront à confronter les plus anciens pour se faire une place, ou qu'ils vont bouleverser les habitudes des autres. Cette situation a déjà été vécue sur certains clubs qui louent des territoires de Domtar par exemple. Ils ont réussi à régler le problème en demandant à leurs membres d'identifier la localisation de leurs caches sur la carte du territoire, en règlementant le nombre de caches par chasseur, et la distance entre les caches. Mais sur ces clubs de chasse et pêche, le nombre de membres est contrôlé, ce que les gestionnaires de Zecs ne peuvent pas faire.
Le civisme et l'esprit sportif n'ont pas la même signification pour chacun. Pour certains c'est le respect du territoire de celui qui y a fait quelques aménagements et qui le revendique, mais d'autres diront considérer que le territoire est un bien collectif et que chacun y a droit.
Certains vont qualifier celui qui choisit de ne pas faire d'aménagement, de paresseux de profiteur et d'opportuniste, mais d'autres préfèrent chasser à l'ancienne ou à la fine en prospectant le territoire.
En territoire privé, on comprend que le propriétaire, qui a choisi d'investir et qui continue de payer des taxes à chaque année bénéficie du droit du propriétaire foncier qui est absolu sur l'accès et l'article 947 du Code civil protège l'accès. Même si un terrain n'est pas clôturé, on doit obtenir la permission du propriétaire pour y accéder. L'article 41 va jusqu'à permettre l'usage de la force nécessaire pour évincer un intrus de sa propriété.
Mais qu'en est-il en territoire public? << Toute personne a le droit de chasser, de pêcher et de piéger, conformément à la loi >>, et ce, sans prépondérance sur d'autres activités, ou d'autres utilisateurs. <>, mais nulle part dans la loi ou la réglementation, il n'est mentionné que quelqu'un plus qu'un autre a le droit de s'accaparer d'un bien ou territoire public.
Cette attitude à vouloir obtenir l'usage exclusif d'un territoire public gâche l'expérience d'innombrables chasseurs à chaque année. |
Autant de chacun des deux types de chasseurs. Ceux qui revendiquent l'usage exclusif d'un territoire, dans certains cas doivent dépenser autant d'énergie à protéger un territoire qui ne leur appartient nullement, qu'à préparer leur chasse, tandis que ceux qui choisissent de se concentrer sur la recherche du gibier convoité et ne souhaitent nullement argumenter ou être agressé, se sentent obligés de se défendre et de justifier leurs présence ou doivent simplement quitter le territoire sous la menace, en abandonnant la poursuite engagée d'un gibier. L'obsession de la récolte prend souvent plus de place que le plaisir de chasser pour l'activité elle-même.
Quelques saisons de chasse à l'arme à chargement par la bouche, au Cerf de Virginie, que j'ai eu le bonheur de pratiquer au Vermont il y a quelques années m'ont permis de constater la grande différence de culture de nos voisins Américains par rapport à la nôtre. J'ai beaucoup moins senti d'esprit de compétition, presque à chaque fois que j'ai rencontré un autre chasseur, l'échange a été cordial et agréable, leur approche était souvent détendue et même accueillante, et ils s'exprimaient facilement sur la connaissance du territoire et les gibiers aperçus au cours de la saison et des derniers jours. Nous aurions beaucoup à apprendre de nos voisins sur la chasse, et le plaisir de chasser.
On croit souvent à tort que la présence d'un autre chasseur, soit de petit gibier, ou un adepte de la chasse fine qui passerait près de notre affût, ruinera instantanément nos chances de succès. Laissez-moi vous raconter une expérience vécue il y a quelques années.
Une fin d'après-midi, pendant la saison de chasse à l'arc, ma conjointe et moi étions à l'affut au sol près de sentiers de cerfs de Virginie qui menaient à un ancien verger de ferme, où quelques vieux pommiers redevenus sauvages produisaient encore, et attiraient les cerfs des environs. Tout à coup Ginette commença à entendre le tintement d'une clochette, et les murmures de deux chasseurs qui s'approchaient, précédés de leur chien fouillant le territoire à la recherche d'oiseaux. Lorsqu'ils l'aperçurent, ils n'étaient plus qu'à quelques mètres de distances. Confus, ils s'excusèrent de déranger sa chasse, comme le territoire était devenu la propriété d'une compagnie forestière qui laissait le libre accès aux chasseurs, elle leurs répondit que leur présence était aussi légitime que la sienne et leur souhaita bonne chasse. Ils rappelèrent leur chien et poursuivirent leur activité en s'éloignant. À peine cinq minutes s'étaient écoulées qu'elle commença à entendre le bruissement de pas dans les feuilles mortes qui recouvraient le sentier de cerfs qu'elle surveillait. Deux cerfs sans bois se dirigeaient prudemment vers le vieux verger, en grignotant quelques brindilles le long du sentier.
BANG!! Un des deux chasseurs de tantôt venait de tirer probablement sur une gélinotte débusquée par leur chien. Les deux cerfs, levèrent la tête et les oreilles comme des radars, tentant d'identifier l'origine et la direction d'où provenait la détonation. Après quelques secondes, comme le calme était revenu, et qu'ils ne sentaient pas la situation menaçante, ils poursuivirent leur route calmement. Comme la saison était encore jeune, et qu'il nous restait encore plusieurs jours de chasse, elle choisit de les laisser passer, espérant avoir une chance sur un gibier plus majestueux à une prochaine sortie. Elle était restée concentrée sur sa propre chasse, avait gardée une attitude mentale positive, et la rencontre d'autres utilisateurs du territoire s'est avérée une expérience banale, qui n'a pas eu grand effet sur le déroulement de notre chasse.
Je ne connais pas de solution miracle, pour le partage équitable du territoire, et la cohabitation entre chasseurs, mais je suis convaincu qu'un peu plus de tolérance, de courtoisie, et d'esprit sportif, pourraient rendre la situation plus plaisante. La chasse est une activité passionnante qui serait encore plus agréable, si on appréciait davantage chaque moment de quiétude passé en nature, considérant que nos confrères chasseurs ont les mêmes droits et la même passion que la nôtre, même si elle s'exprime différemment. La nature Québécoise est généreuse pour nous, et un grand territoire où chacun peut se déplacer à sa guise procure un plus grand sentiment d'aventure et de liberté, que d'être confiné à une seule parcelle de toute cette richesse qui devrait être morcelée et règlementée pour que chacun puisse y avoir son secteur exclusif. Sans compter que l'accès exclusif ne garantit en rien de meilleure chance de récolte, le gibier lui n'est pas confiné, il circule librement là où et quand son instinct le guide.
Bonne chasse.
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