L'adjectif extrême est aujourd'hui associé aux sports, à la boisson énergisante et même aux anti-sudorifique. Personnellement, c'est ainsi que je qualifierais l'oiseau fascinant qu'est le dindon sauvage. Je reviens d'ailleurs d'un rendez-vous avec le principal intéressé, le moment dudit rendez-vous était on ne peut plus matinal. Évidemment pour ne pas manquer le spectacle du farouche volatil, il faut se montrer ponctuel et déterminé, souvent à l'extrême...
L'unique représentant des 5 sous-espèces de dindon sauvages ayant le Québec et l'Ontario comme territoire est le dindon sauvage de l'est, Meleagris gallopavo silvestris.
Après avoir eu un avenir très précaire, frôlant presque l'extinction vers les années 1900, le dindon sauvage est maintenant de retours en force au travers de l'Amérique du nord. À la fin de la seconde guerre mondiale, seulement 30 000 oiseaux étaient estimés vivant aux États-Unis, suite aux chasses abusives et insensées. Aujourd'hui, le total est estimé à 7 millions de dindons sauvages Américains, les efforts de conservation et de relocalisation ont eu les effets escomptés. Ce résultat est particulièrement notable à la limite nord de son aire de distribution, où il n'y en avais pas ou très peu avant, il y est apparu en grand nombre. Le sud de la province du Québec, avec tantôt des vallons de bois franc et ses vergers ou les plaines de terre noir et ses pinèdes centenaires représentent des environnements adéquats pour le dindon. Il peut toutefois s'adapter à une très grande variété de milieux, dont certains plus hostiles.
L'attrait principal provient du mâle adulte, du haut de ses 3 pieds et pesant une vingtaine de livres, il ne laisse personne indifférent lors d'une première rencontre. Il possède une longue barbe à la poitrine, 2 ergots pointus aux pattes ainsi qu'un chant et un comportement printanier exubérant!
Photo 1 Mâle adulte
Photo 8 Mâle adulte paradant
La dinde, demoiselle, est plus petite et terne, elle ne parade pas et est dépourvue des parures excentriques du mâle. Le printemps est la période des amours chez le dindon sauvage, sont apogée se situe vers le début mai et est régi par la photopériode, elle donne lieux une hiérarchisation des statuts chez les individus du troupeau. La hiérarchie de becquetage engendre des dominants et des dominés chez les deux sexes. Règle générale, quand la période de reproduction bat son plein, il y aura un mâle dominant, qui suivra son groupe de dindes une bonne partie de la journée, et où graviteront des mâles et femelles juvéniles. Le troupeau ainsi constitué portes le nom de harem.
Photo 4 Harem
Avec sa capacité de voler, maître dindon dans un arbre perché y sera réfugié de bon matin. En effet, en fin de journée, il se réfugie dans les arbres pour y demeurer perché en relative sécurité toute la nuit. Dès les premières lueurs du jour, le mâle despotique réitèrera sa dominance en émettant un chant caractéristique, les glou glous. Règle générale, quand les grenouilles et la faune nocturne se taisent à la barre du jour, le dindon prend la relève et commence à chanter. Une fois la lumière du jour assez abondante pour lui permettre une bonne vision, l'oiseau va atterrir au sol, en de plus rares occasions, le dindon peut rester perché pour quelques heures supplémentaires. Le mâle paradera une bonne partie de la journée, les femelles se nourriront abondamment et éventuellement vers la fin avril, la ponte débutera au rythme d'un œuf par jour.
La flamboyante parade nuptiale du dindon sauvage n'a rien à envier à celle des oiseaux exotiques tel le paradisier. Doté d'un plumage possédant des reflets métalliques tantôt bronze tantôt jade, qu'il ébouriffe tout en déployant sa queue en éventail. Sa tête et son long coup se positionneront sur un axe vertical, son dos bien rond et les plumes hérissés, il avancera de 2-3 pas en laissant traîner le bout de ses ailes au sol pour ajouter de l'intensité à sa parade. Tandis qu'il avance de 2-3 pas, on peut percevoir un son de reniflement immédiatement suivi d'un vrombissement sourd. Ce serait l'équivalent du tambourinage chez la perdrix, qui sont proches cousins, tout deux étant des gallinacés.
La dinde prête à l'accouplement se dirigera vers le mâle en chef, elle va se coucher devant lui, les ailes légèrement entrouvertes. C'est alors que notre Roméo va monter la dinde, tout en continuant de parader. Il va positionner ses pattes à la base des ailes de la femelle, il va stimuler cette zone dans le but de lui faire relever la queue et procéder à l'accouplement, qui, dure une trentaine de secondes.
La femelle maintenant fertilisée, va continuer de pondre des œufs qui eux, ne le seront pas pendant 2-3 jours, les prochains seront déposés dans le nid, toujours au rythme de un par jour, pour une quantité moyenne totale de 10 à 12. La dinde aura choisi l'emplacement de son nid avec précaution, loin des autres dindes, bien camouflé sur le sol et près d'une source d'eau. Le nid est de base, aménagé au sol, tapissé de quelques brindilles et de plumes que la femelle s'est arrachée à la poitrine. Son emplacement est souvent adjacent à un obstacle physique tel une souche ou une roche qui dissimulera le nid d'avantage. Pour que les poussins éclosent simultanément, la dinde ne va débuter la couvaison de ses oeufs que lorsqu'elle les aura tous pondus.
Photo 5 la dinde passe presque inaperçu grâce à un plumage terne...
C'est une tâche exigeante pour la dinde, elle amorce un marathon de sédentarité en quelque sorte. |
Pendant 26 à 28 jours, elle sera sur le nid à couver 23 heures sur 24. Elle retournera ses œufs plusieurs fois par jour pour éviter que le contenu ne colle sur la paroi interne de l'oeuf, elle s'aventurera à faire ses besoins journaliers, manger et boire que très rapidement et dans de bonnes conditions. Illico elle retournera couver le nid, mais durant son absence, se produiront les échanges gazeux essentiels à la respiration du poussin en développement, puisque la coquille des œufs laissent traverser oxygène et CO2. Éventuellement, des piaillements provenant des œufs annonceront l'éclosion des poussins. La dinde va alors débuter la communication avec sa couvée, les encourageants en quelque sorte à éclore. Une fois éclos, les poussins sont prêts à apprendre à se déplacer, dans le temps de le dire, ils sont debout et mobiles. Le plus rapidement possible, souvent la journée même, la dinde et sa couvée vont quitter le nid et les restants de coquilles qui attireront les prédateurs.
Photo 7 Dinde avec de nombreux poussins âgés de quelques jours.
Photo 6 Jeune dindonneau âgé de 2 semaines.
Très fragiles à l'humidité et au froid, les poussins apprennent rapidement à fouiner au sol pour trouver leur nourriture. Celle-ci étant composée majoritairement d'insectes durant leur premières semaines, nourriture de qualité leur assurant un développement rapide.
Âgés maintenant de deux semaines, les poussins sont aptes à voler aussi haut que leur mère, et débutent donc à se percher pour la nuit. Ils amorcent le stade de dindonneaux, désormais plus résistants aux éléments et avec une diète plus variée, on ne peut toutefois pas encore distinguer les sexes. Même si le comportement ou la taille du dindonneau peuvent représenter des indices relativement fiables de son sexe, le dimorphisme sexuel ne deviendra évident qu'en novembre. Ce sera alors la période où les dindons se seront réunis en plus ou moins gros troupeau pour l'hiver.
La période hivernale est sans contredit une épreuve difficile à la faune en général, il en est de même pour le dindon. La nature l'a toutefois doté de certains mécanismes de survie surprenants. Le facteur critique et limitatif au dindon est l'épaisseur de neige au sol. Puisqu'il est un oiseau fouisseur, une trop grande épaisseur de neige l'empêche de rejoindre le sol et d'y trouver sa nourriture. Il serait encore capable de creuser dans un pied de neige, mais dépassé cette marque, ça devient impossible.
Le dindon ayant de la difficulté à creuser et se déplacer dans de la neige profonde et légère, a compris que de la neige compacte offre plus de commodité. La nature faisant toujours bien les choses a doté le dindon sauvage d'un allié de marque, le cerf de Virginie!
Le chevreuil possède le même instinct grégaire d'attroupement hivernal que le dindon, puisqu'ils se réunissent en ravage. Or, les nombreux chevreuils en ravage entretiennent un réseau de sentier acheminant à des aires de repos et de nourriture. Les dindons affrontant un hiver abondant en neige rejoignent les ravages et profitent de la neige tassé pour gratter jusqu'au sol pour s'y nourrir et retirer la protection additionnelle qu'offre la vigilance des chevreuils.
En cas de rareté extrême de nourriture, ce maître d'adaptation peut se voir privé de repas, ou d'eau en cas de sécheresse, pendant un mois au maximum. À son menu ont dénote 354 espèces de végétaux et 313 petits animaux divers comme le cricket ou la grenouille. Il peut ingérer jusqu'à une livre de nourriture par repas. Grâce au système digestif aviaire, il peut écraser dans son gésier les noix les plus dures. C'est un marcheur exceptionnel, exécutant en moyenne 30 000 pas par jour! À la course à pied, il atteint les 19 km/h, et si besoin est, il peut nager!
Semblant défier les principes de gravité, ce large oiseau, prend son envol en un clin d'œil et est très habile à négocier des virages serrés dans les forêts denses. Il ne franchira certainement pas plusieurs km au vol, mais son vol sera assez rapide et agile pour lui permettre de s'échapper très efficacement d'un danger.
Pour fuir un danger, il faut le repérer avant tout, et quoi de mieux que des sens parfaitement aiguisés. La nature a doté le dindon d'une ouïe exceptionnelle et d'une vision prodigieuse. Il peut et va percevoir tout mouvement, même à bonne distance, sa fuite qu'elle soit à la course ou en vol est rapide voir instantané, pouvant atteindre 88 km/h en vol!
Pour communiquer entre eux, ils ont des chants ayant des sens et significations propres. D'un tempérament naturellement nerveux, le dindon va avertir les autres dès le moindre doute qu'une menace éminente est présente. Si cette dernière est confirmée, la fuite du troupeau est immédiate.
Ces caractéristiques propres, essentielles à sa survie, en font un oiseau robuste, farouche et parfaitement adapté pour prospérer dans les zones du sud et du centre du Québec. Il n'entrerait pas en compétition directe avec la faune déjà établie dans nos boisés, et est considéré comme un inestimable gain pour la province. Avec tout ces traits et attributs extrêmes, il va de soi de l'accueillir extrêmement bien en sol Québécois!
Références littéraires
M. Martin Savard (Info Sécure) et les Productions Sadéfil inc. (2005)
Biologie, chasse et aménagement du dindon sauvage au Québec
34 pages.
Quebecor World (2005)
PhD Gobblers
160 pages.
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